Thèse Lucile Cornet–Richard

TITRE : PLACE(S)

Co-enquêtes-créations dans les marges des collèges de Seine-Saint-Denis

Thèse de recherche-création Science Arts Création Recherche (SACRe) – en Convention Industrielle de Formation par la REcherche (CIFRE) avec le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis

Direction de thèse : Emmanuel Mahé chercheur HDR en sciences humaines et Soline Nivet chercheure HDR en architecture. Encadrant design : Patrick Renaud, professeur de design à l’ENSAD et coordinateur du groupe Symbiose à l’Ensadlab

https://www.instagram.com/lucilecornetrichard/

lucile.cornet@ensad.fr

 MOTS-CLÉS : cour oasis, collège, forme scolaire, enquête-création, sol, marge, espace vécu, corps, ménagement, habitabilité, aménisation

Le conseil départemental de la Seine-Saint-Denis déploie des « cours oasis » dans un contexte de crise du système scolaire et de déconsidération des adolescent·e·s — particulièrement celleux habitant·e·s des quartiers populaires. Pourtant, iels sont peu mobilisé·e·s, considéré·e·s dans le processus d’instauration de ces « cours oasis », c’est-à-dire dans les temps de « diagnostic », conception,  travaux, ou d’entretien. Leur agentivité est peu reconnue.

Pour commencer cette enquête-création, j’ai déplié (Citton, 2024) ce processus. Je traduis les multiples enjeux de ce programme comme une tentative d’amélioration de l’habitabilité des collèges. Proposer des îlots de fraîcheur en milieu urbain, inciter à des pratiques spatiales plus équitables, permettre la participation des usager·e·s, et rendre possible la « classe dehors ». Et pour penser cette habitabilité, c’est moins l’architecture comme objet, que la géographie des lieux, l’espace vécu (Frémont, 1976) qui m’intéresse.

Je vois dans l’instauration des « cours oasis » une opportunité de reconfigurer la place des adolescent·e·s au sein du collège – établissement et institution. Cette place — positions et postures — à la fois physique et symbolique, je l’explore à partir de la notion de sol, entendue dans ses multiples acceptions : technique, géologique et métaphorique. Le sol est au cœur de la transformation des « cours oasis » : il est désimperméabilisé, décrouté et planté. Il peut être envisagé comme un dehors, une épaisseur, un entre-deux : espace-temps de socialisation et d’échanges informels ; mais aussi comme une surface — puisque débitumée — qui offre la possibilité d’expérimentations diverses (jeux, récits, imaginaires). Pourtant, ces pratiques demeurent contraintes par des considérations de « sécurité », de surveillance, ainsi que par des normes sociales établies.

Alors, je me suis demandé, en quoi et comment est-il possible d’habiter d’autres espaces interstitiels au sein du collège, pour permettre aux adolescent·e·s une autre place dans cette institution scolaire ? 

Cette question résonne avec les préoccupations de la psychothérapie institutionnelle : caractérisée par une attention à l’accueil, l’ambiance, la libre circulation, l’analyse institutionnelle et au collectif. En m’appuyant sur cette éthique et pratique, j’ai mené des co-enquêtes-créations (Nova, 2021) dans cinq collèges, avec des adolescent·e·s, habitué·e·s des lieux. 

Celles-ci consistaient à : enquêter par des gestes quotidiens du site — répétés, amplifiés, détournés. C’est-à-dire « des actions précises, plausibles, liées aux pratiques sociales des individus », qui sont pour Tosquelles, psychiatre, initiateur de la psychothérapie institutionnelle : une logique pragmatique nécessaire au soin. Parcourir les établissements, en suivant les déplacements des adolescent·e·s, puis les invitant à explorer certains espaces qui leur semblaient interdits, qu’iels ne connaissaient pas, ne voyaient pas. Dessiner (représenter, tracer, inscrire). Ménager (nettoyer, jardiner) le collège.

J’essayais par là d’identifier des espaces autres (Foucault, 1967), et donc – en donnant une importance aux corps, aux perceptions des adolescent·e·s, co-enquêteur·ice·s, de comprendre plus finement les empêchements rencontrés par les adolescent·e·s dans leurs déplacements et installations dans ces espaces. Qu’ils soient causés par une non-accessibilité, une interdiction formalisée, ou une impossibilité liée à l’hexis corporelle (Bourdieu, 1980) des adolescent·e·s.

En adoptant une approche développementale du design (Gourlet, 2018), nous avons conçu, en co-création avec les adolescent·e·s, des dispositifs favorisant la continuité et la légitimation de ces “places”. J’ai été attentive à leur instauration, à leur processus de création, qui est soignant (Oury,1980). Nous aménisons (Paquot, 2021) ces sols en marge pour les rendre habitables, en tenant compte des besoins physiologiques des adolescent·e·s, tout en recherchant une esthétique en décalage avec la standardisation du collège, mais restant acceptable du point de vue sécuritaire et normatif. L’instauration de ces dispositifs, objets-frontières (Vinck, 1999), mettent en dialogue les mondes scolaires, administratifs et adolescents coexistant au sein du collège, participent donc du tissage relationnel dans l’établissement.

Enfin, j’ai pris soin de penser la restitution de ces co‑enquêtes‑créations au collectif, c’est-à-dire à la communauté éducative et aux membres de l’administration du conseil départemental. Déployées dans le cadre d’une recherche en CIFRE*, elles concernent et interrogent les livrables de trois sphères distinctes — administrative, scolaire et artistique ; j’analyse les attentes respectives (esthétiques, protocoles, temporalité) ainsi que les enjeux associés.  Ces restitutions (expositions, exposition-ateliers, visites, performances) incarnent et exposent un changement de fonction, de rôle et de statut des adolescent·es opérés au cours de ces ateliers.

Ces co-enquêtes-créations permettent à la fois d’envisager la place des adolescent·e·s dans les collèges et auprès de la Direction de l’Éducation – en tant que maîtrise d’usage associée à la maîtrise d’œuvre, et maîtrise d’ouvrage ; ainsi que la mienne dans ce triptyque. Alors que les architectes et les designers — qu’ils soient maîtres d’œuvre ou d’ouvrage — occupent uniquement une position de prescripteur·rice·s, j’ai pu prendre les fonctions de scripte, médiatrice, traductrice, questionneuse, etc.

Quelques références

  • Agathe Chiron, designer
  • Chantal Dugave, artiste – architecte : sa thèse L’école du faire : enjeux d’une pratique d’artiste architecte
  • Charlotte Perriand, designer – architecte
  • Dan Peterman, artiste
  • Le domaine du possible, Arles
  • Marie Preston, artiste-chercheuse
  • Mierle Laderman Ukeles, artiste

Bibliographie

  • Besse, J.M. (2018). La nécessité du paysage, Éditions parenthèses
  • Denis, J., & Pontille, D., (2023). Le soin des choses : politique de la maintenance, Editions La découverte
  • Foucault, M. «  Le jeu de Michel Foucault » (1977), Dits et écrits, tome II, Paris, Gallimard, 1994, p. 299.
  • Gourlet, P. (2020). Vers une approche développementale du design. Sciences du Design, 11, 124-133. https://doi.org/10.3917/sdd.011.0124
  • Hallauer, E. (2017) Du vernaculaire à la déprise d’oeuvre : Urbanisme, architecture, design – Thèse de doctorat
  • Henry, P. (2023). Des tracés aux traces : pour un urbanisme des sols. Apogée.
  • Illich, I. (1973). La convivialité. Éditions du Seuil.
  • Ouassak, F. (2023). Pour une écologie pirate : et nous serons libres. Editions La découverte
  • Ost, F. (1997) Déployer le temps, Les conditions de possibilité du temps social
  • Pierron, J. (2003). Sols et civilisations: Une approche poétique du territoire. Études, 398, 333-345. https://doi-org.portail.psl.eu/10.3917/etu.983.0333
  • Preston, M. (2008) « Du divers à la relation : formes d’expérience » – Thèse de doctorat
  • Morin, É., Therriault, G., & Bader, B. (s. d.). Le développement du pouvoir agir, l’agentivité et le sentiment d’efficacité personnelle des jeunes face aux problématiques sociales et environnementales : apports conceptuels pour un agir. Éducation et socialisation
  • Rollot, M. (2018). Les territoires du vivant : un manifeste biorégionaliste (Le monde qui vient). Wildproject.
  • Rollot, M., & Beauté, J. (2021). Fabuler l’invisible, Amplitudes, n°4, p. 24-38
  • Sinaï, A. (2023) Habiter en biorégion, Éditions du Seuil, Collection Anthropocène
  • Ukeles, M-L. (1969) Manifesto ! maintenance art, proposal for an exhibition. « care »