Le 8 octobre 2025, le groupe Symbiose a eu le plaisir d’ouvrir son cycle de séminaires pour cette nouvelle année en accueillant Marie-Céline Chades-Esnault qui nous a présenté sa thèse.
Titulaire d’un Master d’éthique biomédicale, elle enseigne la philosophie et l’éthique médicale à l’Université de Nantes et fait partie du Conseil d’orientation de l’Espace de réflexion éthique régional des Pays de la Loire. La philosophie de terrain qu’elle développe est une approche encore récente, sans méthodologie canonique, mais qui se construit progressivement au sein de groupes de recherche collaboratifs.
Marie-Céline Chades-Esnault aborde la question de l’acrasie à partir d’une double compétence, celle du médecin généraliste et celle du philosophe de terrain. Son travail s’enracine dans la pratique clinique, dont il tire la matière pour une élaboration conceptuelle : c’est à partir de l’expérience du soin qu’elle articule les notions d’acrasie et d’inobservance thérapeutique, faisant dialoguer la médecine et la philosophie de l’action dans sa thèse intitulée « Acrasie et inobservance thérapeutique. Essai de philosophie de terrain », soutenue à Nantes le 27 juin 2025.
Marie-Céline Chades Esnault a exprimé, lors de cette rencontre, avoir voulu sortir du cadre purement argumentatif et spéculatif de la philosophie fondamentale pour la confronter à des situations concrètes. Elle défend l’idée que les enquêtes de terrain peuvent nourrir la réflexion philosophique, et inversement, que la philosophie peut enrichir la compréhension du réel. Si cette démarche l’a d’abord isolée des approches classiques, elle s’est révélée féconde, ouvrant la voie à une articulation entre conceptualisation et expérience.
Le concept d’acrasie :
Marie-Céline Chades-Esnault situe l’émergence du concept d’acrasie dans la tradition philosophique antique. Chez Platon, l’idée qu’un individu puisse agir sciemment contre ce qu’il reconnaît comme bon est tenue pour contradictoire : la connaissance du bien conduit nécessairement à l’action juste, il s’agit du paradoxe originel. C’est avec Aristote que la possibilité d’une telle discordance entre le jugement et l’action devient pensable. Donald Davidson (1917-2003), continuateur contemporain d’Aristote a su montrer que ce paradoxe existe, qu’il demeure inexplicable logiquement, mais que le concept de l’acrasie traduit une tension réelle de la volonté humaine.
Philosophe américain, son œuvre a déployé une grande influence, dans tous les domaines de la pensée, à partir des années 1960, et particulièrement en philosophie de l’action, en philosophie de l’esprit et en philosophie du langage. Depuis le XXe siècle, la philosophie de l’action, tente de comprendre les déterminants des agissements, en examinant les intentions, les décisions et les arbitrages entre différentes possibilités. Or, le problème de l’acrasie met en échec toutes les théories de l’action.
Donald Davidson propose le concept de la triade inconsistante ou incompossible selon laquelle soit un agent choisi d’agir soit selon son meilleur jugement, soit un agent choisit d’agir librement, soit il existe des actions acratiques. Suivant l’acrasie les propositions de l’action selon le meilleur jugement et l’action libre et intentionnelle ne peuvent pas exister en même temps. Si l’on admet l’existence des actions acratiques, alors l’une des deux premières doit être fausse. Ainsi, l’acrasie au sens strict demeure une impossibilité logique. Au sens strict c’est le paradoxe originel, c’est-à-dire, qu’ il serait impossible d’imaginer logiquement que l’on puisse agir de manière libre et intentionnelle à l’encontre de notre « meilleur jugement ». (concept philosophique qui traduit ce que l’agent considère sincèrement comme étant la meilleure chose pour lui)
S’il faut bien admettre que le meilleur jugement et l’action puissent se passer en même temps : « en même temps que j’agis, je considère que j’aurais dû faire autre chose ». Nous constatons alors que le meilleur jugement bien que sincère et ne suffit pas. Dans cette perspective, l’acrasie désigne la situation d’un agent pleinement rationnel, libre de ses choix et non soumis à une contrainte extérieure, qui agit néanmoins à l’encontre de ce qu’il estime, « tout bien considéré », être la meilleure chose à faire.
L’acrasie demeure aujourd’hui un objet de vives discussions, tant elle vient ébranler les théories de l’action qui s’efforcent d’élucider les ressorts mêmes de l’agir humain.
L’inobservance thérapeutique :
L’inobservance thérapeutique désigne l’ensemble des écarts entre les recommandations médicales formulées par le praticien et les comportements effectifs du patient dans sa vie quotidienne. Elle recouvre aussi bien la prise irrégulière ou incomplète d’un traitement que le non-respect des rendez-vous, des régimes ou des mesures hygiéno-diététiques prescrits.
Les études disponibles montrent que l’inobservance concerne entre 50 et 70 % des patients, tous profils pathologiques confondus, avec une prévalence particulièrement élevée chez les personnes atteintes de maladies chroniques. Ces dernières, du fait de la durée et de la relative invisibilité des symptômes, éprouvent davantage de difficultés à maintenir une observance constante, contrairement aux affections aiguës dont les traitements produisent des effets rapidement perceptibles.
« Increasing the effectiveness of adherence interventions may have a far greater impact on the health of the population than any improvement in specific medical treatments » Haynes, 2001
Les conséquences de cette inobservance sont considérables : elle fragilise le contrôle des maladies chroniques, accroît le risque de complications et pèse lourdement sur la morbidité et la mortalité évitables. L’Organisation mondiale de la santé rappelait d’ailleurs, dans un rapport de référence (2003), que l’amélioration de l’observance thérapeutique aurait un effet plus déterminant sur la santé des populations que n’importe quelle avancée biomédicale isolée.
Marie-Céline Chades-Esnault focalise son analyse sur une configuration singulière mais toutefois commune : celle de patients qui reconnaissent pleinement la nécessité de leur traitement et désirent y adhérer, mais se trouvent pourtant, pour des raisons qu’ils ne parviennent pas toujours à élucider, dans l’incapacité de le mettre effectivement en œuvre. Ils approuvent la prescription, sans réussir à la traduire en action, sans pouvoir expliquer ce qui fait obstacle.
Elle rappelle que toutes les formes d’inobservance thérapeutique ne relèvent pas de l’acrasie. Nombre d’entre elles en sont exclues dès lors que l’action du patient ne procède ni d’un choix intentionnel ni d’un véritable exercice de sa liberté.
Ainsi, l’oubli d’un traitement ne peut être considéré comme acratique, puisqu’il ne résulte pas d’un choix conscient mais d’une omission involontaire. De même, les conduites d’addiction relèvent d’une forme de contrainte, liée à des processus biologiques, psychologiques ou neurologiques, qui limitent la liberté de l’agent. Enfin, il existe des cas où l’inobservance du patient traduit au contraire une cohérence avec son propre jugement, par exemple lorsque la prescription médicale entre en contradiction avec ses valeurs, ses priorités ou ses objectifs de vie. Dans ces situations, refuser un traitement ne signifie pas agir contre son meilleur jugement, mais plutôt en accord avec celui-ci.
Son étude de terrain :
Face à ce constat, le travail de Marie-Céline Chades-Esnault se caractérise par un constant va-et-vient entre élaboration théorique et observation de terrain. Ce double mouvement permet de mettre à l’épreuve les catégories philosophiques classiques et de les ajuster à la réalité vécue du soin. À la manière de la Design-Based-Research, il en résulte une démarche véritablement interdisciplinaire, où la philosophie s’élabore à partir de la pratique médicale et du vécu des patients.
Sa méthodologie :
Afin de constituer le corpus d’entretiens servant de base à son enquête philosophique sur l’acrasie et l’inobservance thérapeutique, Marie-Céline Chades-Esnault a élaboré une méthodologie de recrutement singulière, fondée sur l’auto-identification des participants. Des affiches, diffusées dans différents lieux de soins, décrivaient la situation d’un patient désireux de suivre son traitement mais se heurtant à une impossibilité qu’il ne parvient pas à expliquer. Les personnes se reconnaissant dans cette description étaient invitées à entrer en contact avec la chercheuse. Ce dispositif d’auto-diagnostic permettait de recueillir des témoignages issus d’une reconnaissance subjective du problème, plutôt que d’une assignation extérieure. En procédant ainsi, Marie-Céline Chades-Esnault conférait une légitimité épistémologique au point de vue des patients, considérant leur propre interprétation de l’expérience comme une donnée constitutive du travail de conceptualisation.
Elle a adopté une démarche à la fois inductive et déductive : les entretiens avaient pour fonction de mettre à l’épreuve les théories philosophiques de l’acrasie, tout en permettant au matériau recueilli d’en infléchir ou d’en préciser les contours. Conduits sous la forme d’entretiens semi-dirigés, ces échanges, exclusivement verbaux, invitaient les patients à décrire leur expérience du soin et les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de leurs intentions thérapeutiques.
Ses conclusions :
L’analyse des entretiens conduit Marie-Céline Chades-Esnault à distinguer plusieurs mécanismes susceptibles d’expliquer les formes d’inobservance acratique. Ces mécanismes, souvent entremêlés, montrent que le décalage entre le jugement et l’action peut prendre des formes diverses. Certains relèvent d’un renversement temporaire des préférences, lorsque le patient, bien qu’il sache ce qui serait le mieux pour lui, se laisse entraîner par une impulsion ou une facilité immédiate. D’autres traduisent une révision trop rapide des résolutions, proche de ce que la philosophie appelle « faiblesse de la volonté » : le patient garde son discernement mais ne parvient pas à maintenir sa décision initiale. Enfin, certaines situations mettent en évidence un meilleur-jugement inauthentique, lorsque l’accord apparent avec la prescription médicale ne correspond pas vraiment aux valeurs ou aux priorités du patient. Ces observations empiriques conduisent Chades-Esnault à concevoir l’acrasie non comme un phénomène unique, mais comme une pluralité de formes d’action où se rejoue, à chaque fois, la tension entre vouloir et agir.
En référence à Richard Hare (1950), Marie chades Esnault nous rappelle que lorsqu’une personne émet un jugement moral (« il serait bon de… »), cela devrait logiquement impliquer une motivation à agir. Pourtant, l’on observe souvent l’inverse : des jugements verbalisés sans passage à l’action. Cela révèle combien les normes sociales et langagières façonnent en profondeur les comportements, et combien elles contribuent à la complexité des phénomènes acratiques.
Pistes de réflexion :
Identifier des leviers possibles pour accompagner les patients :
Premièrement, en travaillant à mettre en cohérence les valeurs du patient avec la prescription médicale : cela implique, lors de la consultation, d’explorer ses véritables objectifs afin de lui permettre de les formuler, d’être reconnu comme un agent épistémique à part entière, capable de s’exprimer et d’être réellement entendu dans le dialogue médical.
Dans quelle mesure le design pourrait-il infléchir l’épistémè de la consultation médicale, en réaménageant les conditions mêmes de l’énonciation et de l’écoute, afin que le patient puisse véritablement devenir un interlocuteur épistémique légitime ?
Marie Chades Ensault a ensuite discuté le “contrat d’Ulysse”, dispositif par lequel un individu accepte à l’avance une contrainte volontaire destinée à compenser, à long terme, les fragilités prévisibles de sa volonté.
Et enfin, repenser l’inobservance non comme un défaut moral, mais comme une tension humaine fréquente et complexe.
Si l’acrasie se manifeste comme une rupture dans la chaîne du faire, le design, par la création de milieux capacitants, pourrait-il en assurer la suture provisoire, en maintenant la continuité entre le vouloir, le comprendre et l’agir ?