Le 8 janvier 2025, nous avons eu le plaisir de recevoir, à EnsadLab, dans le groupe Symbiose dans le cadre de nos rencontres, Géraldine Carranante, philosophe des sciences cognitives. Cette discipline interdisciplinaire englobe l’étude de l’esprit et des capacités cognitives humaines et animales, en intégrant des approches issues des neurosciences, de la psychologie cognitive, de la linguistique, de l’anthropologie ainsi que de la philosophie de l’esprit, domaine de spécialisation de Géraldine Carranante.
Elle porte un intérêt particulier aux problématiques épistémologiques en philosophie des sciences cognitives, notamment à l’examen des cadres conceptuels mobilisés pour l’étude de l’esprit. Elle interroge les critères de pertinence qui guident l’élaboration et la sélection des concepts dans ce domaine, ainsi que les méthodologies employées. Par ailleurs, elle explore les fondements de la scientificité de ces approches, en analysant les normes et principes qui légitiment leur statut au sein du champ scientifique.
Un parcours de recherche sur le terrain
Elle a mené ses travaux de thèse et de post-doctorat sur la perception visuelle et auditive, en s’attachant à analyser les méthodes employées par les scientifiques pour étudier la perception.
Géraldine a abordé avec nous deux grands sujets centraux dans sa pratique : la philosophie de terrain et les vulnérabilités épistémiques.
Comme l’a souligné Géraldine Carranante, la question de l’implication du philosophe dans un travail de terrain demeure largement sous-explorée. Selon elle, la philosophie de terrain constitue un levier permettant de dépasser certaines vulnérabilités épistémiques inhérentes aux pratiques et aux cadres conceptuels des acteurs engagés dans la production de savoirs.
Dans une première approximation, la notion de vulnérabilité renvoie à la difficulté de certains publics à produire un savoir « légitime ».
Un exemple particulièrement parlant est celui de l’hôpital, où la parole du médecin bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle et scientifique bien supérieure à celle du patient. Ce dernier, bien que directement concerné par l’expérience de la maladie, voit souvent son témoignage relégué à un statut secondaire, voire ignoré, notamment en raison de divers mécanismes de discrimination liés à l’âge, au genre, à l’origine sociale ou encore à des préjugés systémiques. Cette dévalorisation épistémique de l’expérience vécue conduit ainsi à une forme d’extinction de la parole du patient, qui se trouve exclue des processus de production et de validation des connaissances médicales.
Géraldine Carranante a initialement mené sa thèse au sein de l’Institut Jean Nicod, un institut de philosophie de l’Ecole Normale Supérieure. Quatre ans plus tard, elle intègre un laboratoire de psychophysique dans le cadre de son post-doctorat, une transition qui l’amène à redéfinir sa posture philosophique.
En s’immergeant dans ce nouvel environnement scientifique, elle fait l’expérience d’un engagement direct avec un terrain de recherche étranger à sa pratique précédente, ce qu’elle qualifie de « happement dans le réel ». Cette immersion l’oblige à s’éloigner de la posture traditionnelle du philosophe, caractérisée par un recul réflexif et une position de surplomb permettant une appréhension abstraite et conceptuelle des objets d’étude. Confrontée à une pratique expérimentale fondée sur l’observation et la quantification, elle est contrainte de reconfigurer son rapport au savoir et à la production des connaissances, remettant ainsi en question les modalités habituelles de sa réflexion philosophique.
Elle réalise un post-doctorat d’une durée d’un an et demi au sein du laboratoire des Systèmes Perceptifs, où elle a occupé une position pleinement intégrée à la recherche scientifique en tant que philosophe. Sa mission principale consistait à examiner, sous un angle épistémologique, une méthodologie de recherche en psychophysique, c’est-à-dire à interroger sa capacité à produire des résultats scientifiquement valides et recevables.
Afin de mener à bien cette évaluation épistémologique, l’équipe de recherche lui confie la co-responsabilité d’une étude expérimentale, qu’elle mène depuis le design expérimental, la passation des sujets, l’analyse des résultats et jusqu’à l’écriture et la présentation d’articles à des congrès internationaux.
Parallèlement à cette immersion dans la psychophysique, Géraldine Carranante poursuivait son travail philosophique. Quelques mois plus tard, elle prend conscience d’une incompréhension réciproque entre elle et l’équipe de recherche. Les concepts qu’elle utilise diffèrent de ceux utilisés par ses collègues. Bien qu’ayant les mêmes noms (« perception, représentation mentale, phonème »), ils ne sont pas définis au sein des mêmes cadres théoriques : les siens se reposent sur la tradition philosophique, ceux de ses collègues sur le formalisme mathématique propre à la psychophysique.
C’est au fil d’expériences successives d’immersions que Géraldine réalise l’importance du contact avec le terrain qui selon elle permettent une prise de contact empathique avec ses différents acteurs et la compréhension des différents enjeux présents sur le terrain ; une démarche inédite jusqu’alors dans sa pratique de philosophe. Selon elle ; c’est son recul de philosophe ; d’observatrice en dedans- en dehors du terrain qui lui permet d’avoir un regard empreint de recul et d’abstraction pour voir et comprendre certaines problématiques du quotidien de ces acteurs. Elle souligne l’importance de maintenir une forme de relation ambigüe avec le terrain ; d’être à la fois avec sans être toutefois complètement assimilée à celui-ci.
Après plus d’un an d’immersion dans le laboratoire de psychophysique, Géraldine Carranante a pu proposer un espace inédit de partage et de mise en discussion de questionnements philosophiques qui traversent les acteurs dans leur pratique quotidienne, mais qui demeurent généralement marginalisés en raison de l’absence de cadre institutionnel dédié à leur élaboration réflexive. L’enthousiasme suscité par cet échange révèle ainsi à Géraldine un besoin latent de légitimation de ces interrogations, qui, faute de reconnaissance explicite, peinent à s’inscrire dans les espaces formels de réflexion scientifique et professionnelle.
Géraldine Carranante prend alors conscience que la reconnaissance de l’autre en tant que source de connaissance subjective constitue un élément central de sa démarche. Cette prise de conscience l’amène à se positionner comme médiatrice, jouant un rôle essentiel dans l’ouverture d’un espace de réflexion inédit où les scientifiques sont amenés à « faire de la philosophie ». En créant un cadre de dialogue, elle permet de légitimer des questionnements qui, bien que présents de manière implicite dans les pratiques quotidiennes, restent souvent non formulés faute d’un espace approprié à leur élaboration.
Dans cette dynamique, elle défend une approche fondée sur la co-construction philosophique, qui repose sur l’échange et l’interaction entre les acteurs concernés. Plutôt que d’adopter une posture de surplomb, elle favorise un processus dialogique dans lequel la pensée se construit collectivement, par le partage d’expériences et la mise en discussion des cadres conceptuels.
Selon Christiane Vollaire, la philosophie de terrain se distingue de la philosophie académique en ce qu’elle s’extrait du cadre traditionnel des échanges entre pairs pour s’ancrer dans la rencontre avec une communauté non philosophique. C’est précisément cette interaction qui engendre une « structuration discursive d’une parole commune », autrement dit, un véritable dialogue où les savoirs et les expériences se co-construisent à travers l’échange.
Dans cette perspective, Géraldine Carranante souligne que cette approche philosophique favorise l’émergence de nouveaux champs de recherche et constitue un levier de revitalisation de la pensée philosophique. À l’instar du design participatif, la philosophie de terrain instaure un processus itératif et collaboratif dans lequel chaque partie prenante ressort transformée de l’expérience de co-construction et de partage. Ce modèle génère ainsi un cercle vertueux où la réflexion philosophique ne se contente pas d’analyser le réel, mais contribue activement à le transformer, impactant tant les pratiques des acteurs impliqués que les dynamiques du terrain sur lequel elle s’inscrit.
En philosophie, le terrain désigne un ensemble de personnes dont l’expérience vécue constitue une ressource essentielle pour nourrir et orienter une réflexion philosophique. Géraldine Carranante préfère employer l’expression « communauté d’accueil », soulignant ainsi le rôle actif et dialogique de ces acteurs dans le processus de recherche.
Contrairement aux sciences sociales, qui abordent une communauté comme un objet d’étude à analyser selon des méthodes visant à objectiver le réel—souvent à travers des grilles de questions et d’observation préétablies destinées à structurer et interpréter les données collectées, la philosophie de terrain opère selon une logique différente. Ici, la communauté n’est pas simplement le support d’une enquête extérieure, mais bien un sujet épistémique à part entière, participant activement à la construction de la recherche.
Ainsi, la philosophie de terrain ne se contente pas d’observer et d’interpréter un terrain selon des catégories prédéfinies ; elle engage un processus de co-construction où l’objet même de la recherche émerge à travers l’interaction avec la communauté d’accueil. Ce mode d’investigation implique une posture réflexive et collaborative, où la production de connaissances se fait en dialogue avec les acteurs concernés, plutôt que de leur être imposée par un cadre méthodologique extérieur.
Selon Géraldine Caranante, l’un des principaux défis de la philosophie de terrain réside dans la difficulté à instaurer une équité épistémique, c’est-à-dire à reconnaître chaque interlocuteur comme un sujet de connaissance à part entière. En effet, nombre d’individus ne se perçoivent pas, ni ne sont perçus, comme des producteurs de savoirs, mais bien comme de simples objets de connaissance, souvent en raison de mécanismes sociaux qui les privent de toute légitimité épistémique. Certains publics, marginalisés dans les espaces de production du savoir, sont ainsi systématiquement cantonnés à une position passive, où leur parole est reléguée à un statut de témoignage sans valeur cognitive ou analytique.
C’est précisément pour qualifier cette asymétrie que Géraldine Carranante mobilise le concept de « vulnérabilité épistémique », une notion qu’elle développe en prolongement du concept plus largement théorisé d’« injustice épistémique ». Ce dernier, introduit par la philosophe américaine Miranda Fricker dans son ouvrage Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing (2007), désigne une situation dans laquelle un individu ou un groupe est exclu ou disqualifié de la production et de la transmission des connaissances pour des raisons socialement injustes. Ces exclusions reposent généralement sur des discriminations liées au statut social, à l’identité, au genre, à l’âge, ou encore à des biais institutionnels qui structurent les rapports de pouvoir au sein des espaces de savoir.
La notion de vulnérabilité épistémique insiste sur la nécessité de reconnaître et d’instituer des espaces où ces publics puissent non seulement prendre la parole, mais aussi voir leur savoir expérientiel pleinement intégré dans la construction des connaissances. En ce sens, elle engage une réflexion sur les conditions d’une véritable démocratisation épistémique, où la diversité des voix et des expériences serait prise en compte de manière effective et non simplement tolérée dans les cadres de recherche et d’élaboration des savoirs.
Le terme « injustice » renvoie à une forme de discrimination dans la mesure où il implique un traitement différencié d’un individu ou d’un groupe en raison de son statut. Cette distinction produit un préjudice concret, dans la mesure où elle limite la capacité de la personne concernée à défendre ses droits et ses intérêts, notamment dans les espaces de production et de transmission du savoir.
Géraldine Carranante qualifie de public vulnérable un groupe structurellement exposé aux injustices épistémiques. En employant cette notion, elle cherche non seulement à identifier les mécanismes qui conduisent à cette vulnérabilité, mais également à proposer des moyens d’en atténuer les effets. Son approche repose notamment sur la création d’espaces de parole, conçus comme des lieux où ces publics peuvent exprimer et valoriser leurs expériences, afin de ne pas être réduits au silence ou exclus des dynamiques de production du savoir.
Toutefois, plutôt que d’utiliser le terme « injustice », Géraldine Carranante privilégie la notion de « vulnérabilité épistémique », qui lui permet d’aborder ces phénomènes de manière plus contextuelle et locale. Selon elle, ces publics ne sont pas intrinsèquement vulnérables, mais le deviennent dans certaines situations, en raison de leur absence de légitimité perçue à prendre la parole, en particulier sur des questions philosophiques ou épistémologiques. L’usage du terme « vulnérabilité » permet ainsi de mieux rendre compte des variations d’échelle et de dynamique au sein desquelles ces exclusions prennent forme, tout en ouvrant des perspectives d’action pour restaurer une capacité d’expression et de participation à la construction du savoir.
Géraldine Carranante applique aux écrits de Miranda Fricker les caractéristiques des injustices épistémiques, en identifiant différentes sources de vulnérabilité épistémique qui structurent l’exclusion de certains groupes du processus de production et de reconnaissance des savoirs.
La vulnérabilité testimoniale
Cette forme de vulnérabilité désigne les situations dans lesquelles les individus ne sont pas crus ou pris au sérieux lorsqu’ils témoignent de leur propre expérience. Elle traduit une asymétrie dans l’attribution de la crédibilité, où certains groupes sociaux se voient systématiquement dévalorisés dans leur capacité à produire un savoir légitime sur leur propre vécu.
La vulnérabilité herméneutique
Ce type de vulnérabilité survient lorsque certains groupes d’individus ne disposent pas des outils conceptuels nécessaires pour comprendre et exprimer leurs propres expériences, ce qui contribue à leur invisibilisation sociale et épistémique. L’absence de termes pour désigner une réalité constitue une entrave majeure à sa reconnaissance et à son articulation collective. À partir du moment où un concept ou une terminologie est formalisé, il devient possible de nommer un phénomène, d’organiser une lutte autour de celui-ci et de produire des connaissances nouvelles qui en assurent la diffusion et la reconnaissance.
Dans son essai Can the Subaltern Speak? (1988), Gayatri Chakravorty Spivak met en évidence, de manière pessimiste, le « cercle vicieux » qui découle de l’articulation entre ces deux formes d’injustice. Elle souligne que, du fait même de leur vulnérabilité herméneutique, certains groupes ne peuvent parler en leur propre nom et se retrouvent ainsi dépendants de porte-parole extérieurs qui tentent d’articuler leur réalité. Ce processus, bien qu’animé d’une intention réparatrice, renforce paradoxalement l’asymétrie épistémique en les privant de la possibilité d’élaborer leurs propres termes pour nommer ce qui les marginalise.
Selon Spivak, seuls les individus concernés peuvent véritablement produire les concepts les plus justes pour rendre compte de leur propre situation de vulnérabilité, soulignant ainsi la nécessité d’un cadre permettant à ces voix d’émerger et d’être reconnues comme légitimes dans l’espace public et académique. Géraldine Carranante cherche à dépasser le pessimisme formulé par Gayatri Chakravorty Spivak en proposant une approche visant à favoriser l’émergence de la parole des groupes marginalisés, c’est-à-dire de ceux dont l’expression est systématiquement invisibilisée ou délégitimée dans les espaces de production du savoir. Plutôt que de se résigner à l’idée que seuls des porte-parole extérieurs peuvent articuler les expériences des groupes vulnérabilisés, elle s’attache à concevoir des dispositifs permettant aux individus concernés de s’exprimer en leur propre nom et de structurer leur propre discours épistémique.
Dès lors, elle interroge les conditions nécessaires à l’institutionnalisation de ces espaces de parole :
Quels cadres méthodologiques et structures institutionnelles peuvent permettre à ces voix d’émerger sans être immédiatement réappropriées ou neutralisées par des formes de domination épistémique ?
Comment garantir une équité épistémique, où chaque sujet est reconnu comme producteur légitime de savoirs ?
Comment éviter que la légitimation de ces paroles ne passe par une médiation extérieure qui reproduirait, malgré elle, les mécanismes d’exclusion qu’elle cherche à dépasser ?
Ainsi, Géraldine Carranante adopte une démarche constructive, qui vise à outiller les groupes « marginalisés » afin qu’ils puissent pleinement participer à la production du savoir et à sa reconnaissance au sein des espaces académiques, scientifiques et sociaux.
Quatre orientations méthodologiques pour une philosophie de terrain plus inclusive :
Géraldine Carranante clôt sa présentation en formulant quatre propositions méthodologiques essentielles à la mise en œuvre d’une philosophie de terrain. Chacune de ces orientations vise à réduire les asymétries épistémiques entre le chercheur et sa communauté d’accueil, tout en favorisant l’émergence d’un espace de parole authentique et inclusif.
1. Prendre conscience de sa propre position épistémique
Le chercheur doit développer une réflexivité critique sur sa propre condition et son positionnement par rapport à la communauté avec laquelle il travaille. L’objectif est d’atténuer l’inégalité d’accès à la parole entre lui et son terrain d’enquête, en reconnaissant que son autorité épistémique est automatiquement induite par son statut académique. Cette prise de conscience constitue un prérequis fondamental pour instaurer une relation de recherche équitable et éviter la reproduction de rapports de domination dans la production du savoir.
2. L’importance de l’immersion : « Apprendre à être dedans »
L’immersion est une méthode incontournable dans la philosophie de terrain, car elle permet au chercheur de ne pas se limiter à une posture d’observateur externe, mais d’intégrer les dynamiques du terrain de l’intérieur. Faire avec, et non pas seulement observer, permet d’appréhender les langages, les nuances et les conditions matérielles d’existence des acteurs concernés.
Cependant, Géraldine Carranante nuance cette exigence immersive : il ne s’agit pas nécessairement d’une immersion prolongée ou permanente. Des immersions ponctuelles et ciblées doivent permettre au chercheur d’adopter une posture oscillante entre l’intérieur et l’extérieur, favorisant une meilleure compréhension des conditions de production du savoir de la communauté d’accueil. C’est cette cohabitation de l’expérience vécue et de la distance analytique qui permet d’« apprendre à être dedans ».
À titre d’exemple, elle cite Simone Weil, qui, dans les années 1930, cherchant à comprendre les conditions de travail des ouvriers, s’est engagée comme ouvrière dans les usines Alstom. Cet engagement total visait non seulement à observer, mais à partager l’expérience matérielle et sociale de la communauté étudiée, dans une démarche d’implication radicale.
3. L’entretien comme co-construction du savoir
L’entretien, tel qu’il est pratiqué dans les sciences sociales, repose souvent sur une structure hiérarchique implicite entre le chercheur et l’interviewé. Géraldine Carranante propose au contraire de déconstruire cette asymétrie en considérant la communauté d’accueil comme un sujet épistémique égal au chercheur.
Plutôt que d’imposer une grille de questionnement rigide, elle invite le chercheur à se préparer intérieurement par un travail d’introspection, afin de comprendre son propre rapport au terrain avant même d’y entrer. Cette phase préalable permet une immersion préparatoire sans présupposer de cadre analytique extérieur qui orienterait artificiellement le dialogue.
Avec humour, elle nomme cette étape « le pédiluve de l’immersion », soulignant ainsi qu’il s’agit d’un passage progressif vers une rencontre équilibrée, où le chercheur devient un véritable outil de médiation, plutôt que de contraindre la communauté d’accueil à se conformer à un cadre d’analyse préétabli.
4. L’atelier collectif : créer un espace d’auto-légitimation de la parole
Enfin, Géraldine Carranante insiste sur la nécessité de favoriser l’émergence collective de la parole. Une parole individuelle ne peut émerger pleinement que lorsqu’elle se confronte et se partage avec d’autres individus ayant une expérience similaire. Cette dynamique est essentielle pour les publics vulnérables, souvent exclus de la légitimation épistémique.
Toutefois, un paradoxe subsiste : comment, en tant que chercheur—c’est-à-dire en tant que tiers extérieur—peut-on favoriser la création de ces espaces sans reproduire une posture de surplomb ? Cette interrogation souligne toute la complexité méthodologique de la philosophie de terrain : il ne s’agit pas simplement d’analyser un terrain, mais de concevoir des conditions propices à la production autonome de la parole, sans pour autant s’imposer comme un médiateur omnipotent.